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comment les réseaux criminels profitent de la crise sanitaire

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La crise sanitaire exacerbe les carences d’un système économique défaillant et inégalitaire, qui s’en remet à la solidarité citoyenne pour faire face aux urgences de la pandémie. Alors que les gouvernements cherchent encore la direction à suivre après le confinement, les réseaux criminels construisent déjà le nouveau monde qui s’offre à eux. Leur capacité à profiter des crises est connue. Pour reprendre les termes du commissaire italien antimafia Cafiero De Raho : « les clans exploiteront cette période d’émergence pour manger l’économie ».

Les secteurs économiques à fort potentiel de gains sont particulièrement investis par la criminalité. Dans les « zones grises » de la complicité et de la connivence, criminels, politiques, entrepreneurs et fonctionnaires nouent des alliances et échangent des faveurs, à la frontière entre légalité et illégalité.

Une pénétration progressive de l’économie illégale

Les réseaux criminels offrent protection et intermédiation aux acteurs économiques et professionnels, en échange de quoi ces derniers leur proposent des compétences dont ils sont dépourvus. Des capitaux illicites sont ainsi investis dans les marchés, ce qui entraîne la pénétration progressive de l’économie illégale dans l’économie légale.

La criminalité organisée agit comme régulateur des activités économiques, en faisant baisser les coûts et en produisant des contextes favorables à la concurrence, y compris grâce à son réseau relationnel très étendu, facilitant captation d’informations et de collaborations.

Elle bénéficie en particulier de trois atouts qui lui assurent des avantages en termes de compétitivité sur le marché : le découragement de la concurrence par l’intimidation et la violence ; la réduction des coûts du travail par l’évasion fiscale et l’emploi des travailleurs au noir ; la disponibilité de liquidités pour les investissements par les activités illégales (trafic de drogue, usure, vente d’armes).

Si depuis la crise économique de 2008, ces formes d’entrelacement se sont structurées dans tous les pays, l’actuelle crise sanitaire les renforce car elle les étend aux services et aux solidarités.

Un système bancaire parallèle

La première zone de risque vient des liquidités dont disposent les réseaux criminels, liquidités qui leur permettent d’octroyer des crédits à la manière d’un système bancaire parallèle.

En fournissant aux entreprises les fonds nécessaires pour résister à la crise et relancer leurs activités après le confinement, ils s’assurent une présence stable sur les marchés. C’est le cas, de plusieurs restaurants et hôtel de luxe qui, durant le confinement, ont accepté des prêts à usure de la Camorra, dans une commune au sud de Naples.

Dans ce contexte particulier, les entreprises en difficulté acceptent plus facilement les capitaux illégaux et les formes de protection et de collaboration, ce qui finit par phagocyter des entités économiques jusqu’alors saines. Les affaires criminelles s’orientent également vers le rachat d’entreprises au bord de la faillite (notamment de petites et moyennes entreprises), et en profitent pour blanchir des capitaux illicites. Ces ressources illégales concurrencent directement le soutien aux entreprises mis en place par les gouvernements.

S’endetter auprès de la mafia

La demande de liquidité, sous forme de prêt à usure, concerne aussi les personnes, comme le montre Enza Rando de l’association italienne Libéra, qui lutte contre les criminalités organisées et la corruption :

« En ce moment, les personnes en difficulté ne dénoncent plus les usuriers mais elles vont plutôt les chercher, ce qui est le plus alarmant. Les cas d’usure, on les connaîtra après l’émergence du coronavirus mais, pour le moment, il y a très peu d’appels à notre numéro vert. »

La fragilité de certaines populations, dont tous les revenus proviennent des économies informelles ou du travail au noir, a été exacerbée par l’impossibilité de sortir et de bénéficier des amortisseurs sociaux, tel le chômage partiel prévu par la plupart des États européens.

La cantine de la paroisse de Sant’Egidio vient en aide aux plus démunis, à Rome le 13 avril.
Vincenzo Pinto/AFP

À titre d’exemple, en Italie, environ 3,7 millions de travailleurs sont irréguliers et à l’arrêt du fait de la pandémie. Une économie cachée qui compte pour environ 200 milliards, soit 12,1 % du PIB italien.

Dans ce contexte, non seulement la mafia octroie des prêts, mais elle se paye le luxe d’annuler toute échéance durant la période de confinement et va jusqu’à proposer des aides matérielles, comme des denrées alimentaires, des médicaments ou du matériel sanitaire.

À Palerme, un délinquant local, frère du boss mafieux Giuseppe Cusimano, a organisé des distributions gratuites de paniers alimentaires dans l’un des quartiers les plus pauvres de la ville. Le journaliste ayant relaté cet épisode est aujourd’hui menacé par ces mêmes réseaux, qui invitent la population à leur témoigner sa gratitude.

Konbini, comment la mafia profite du coronavirus.

Au Mexique, des membres présumés d’un cartel de la drogue livrent aussi des denrées alimentaires à des familles à faible revenu. Les boîtes dans lesquelles sont stockés les aliments portent la marque du logo du clan, « Cartel del Golfo », rappelant ainsi aux bénéficiaires qu’il ne s’agit pas d’aides publiques.

Par ces opérations de « bienfaisance », les réseaux criminels restaurent des formes de consensus populaire, toutes mobilisables ultérieurement sous forme de dette et de lien de subordination.

Racketter le consensus social

De même, l’offre de « petits boulots » (distribution de denrées ou services aux personnes isolées) permet de créer des liens de dépendance et d’établir un contrôle dans les territoires. Dans les favelas brésiliennes, les trafiquants de drogue maintiennent leurs relations avec la population grâce à ces services de proximité. Ils imposent même le confinement aux familles pauvres, se présentant à eux comme des protecteurs plus attentifs à leur sécurité sanitaire que le gouvernement de Bolsonaro.

À l’inverse, dans la ville sicilienne de Messine, une centaine de personnes a participé au cortège funéraire du boss local, sans aucune intervention de police, et malgré le confinement.

Dans les deux cas, on peut y voir l’expression du consensus social dont disposent les réseaux criminels, qui profitent de cette crise pour se poser en substituts de l’État, notamment là où le système de welfare fait défaut. Par ailleurs, le nombre de vols de matériel sanitaire a augmenté.

Ces marchés (fabrication de masques, de gel hydroalcoolique, recyclage et destruction des déchets sanitaires, etc.) intéressent tout particulièrement les groupes criminels déjà installés ou émergents. À titre d’exemple, entre le 3 et le 10 mars 2020, plus de 34 000 masques chirurgicaux contrefaits ont été saisis par les autorités répressives du monde entier dans le cadre de l’opération PANGEA soutenue par Europol.

Boom de la corruption

Grâce aux liquidités dont ils disposent, les réseaux criminels peuvent contrôler ou racheter des entreprises légales en mesure de remporter des contrats de fourniture d’équipements de santé. Ils peuvent aussi mobiliser leurs réseaux pour intervenir sur des marchés publics ouverts dans l’urgence et dont les critères de contrôle en matière d’accès sont faibles. Comme l’affirmaient récemment deux juges, le Sud-africain Richard J. Goldstone et l’Américain Mark L. Wolf :

« Nous pouvons prédire avec confiance que la réponse à la pandémie sera une aubaine pour les kleptocrates – une opportunité pour les dirigeants corrompus de nombreux pays de s’enrichir. »

Le réseau OCCRP (Organized crime and corruption reporting project) qui observe les réseaux de criminalité organisée, relate de nombreux cas de corruption : en Slovénie, près d’un tiers des quelque 80 millions d’euros de contrats accordés par l’État dans le contexte de la crise sanitaire ont été destinés à des entreprises privées, et notamment à un homme d’affaires spécialisé dans les jeux de hasard et l’immobilier, alors qu’un autre marché a été attribué à une petite entreprise produisant des jus de fruits et de l’huile.

En Italie, les sociétés de deux hommes d’affaires accusés à plusieurs reprises de fraude ont obtenu 64 millions d’euros de contrats d’État pour la fourniture d’équipements de protection aux autorités publiques.

Un certain nombre d’établissements en Italie ont fait appel à des réseaux illicites pour éviter la faillite. Photo d’illustration : une vue d’un établissement balnéaire vide, à Jesolo, près de Venise.
Vincenzo Pinto/AFP

Partout, de tels cas se multiplient à la faveur du relâchement des dispositifs anticorruption et au nom d’une simplification administrative qui faciliterait les investissements dans la production de matériel sanitaire. Il s’agit d’une fausse solution : Human Rights Watch, Global Witness et Transparency International ont co-signé une lettre adressée au FMI, demandant que les décaissements rapides de plus de mille milliards de dollars d’aide aux gouvernements « ne se fassent pas au détriment de la transparence de base et des mesures anticorruptions raisonnables, qui devraient être exigées des pays bénéficiaires »

L’affaiblissement de la réprobation morale

L’affaiblissement de la réprobation morale de l’illégalité sera l’une des conséquences de ces formes d’infiltration criminelle.

Dans un marché capitaliste et une société en crise, il semblera légitime de faire appel aux ressources de la criminalité et à son offre structurée de services illégaux, devenue indispensables. Le recours aux réseaux apparaîtra d’autant plus « justifié » que les frontières entre licite et illicite seront fragiles et le recours à ces réseaux considéré comme le seul moyen de rester sur le marché et de survivre économiquement. Ce qui renforcera la baisse généralisée du coût moral des activités de collusion avec la criminalité.

Face à cela, deux formes d’intervention institutionnelles sont possibles : l’une répressive et l’autre préventive. Les États peuvent d’abord chercher à circonscrire les zones de risque en accroissant les contrôles de police et en élargissant les pouvoirs des préfets. C’est le cas en Italie.

Des juges réclament également l’installation d’une Cour internationale anticorruption (IACC), qui pourrait récupérer les gains mal acquis blanchis. Cependant, la voie répressive n’intervient qu’ex-post, une fois les dégâts déjà produits.

Prévenir et mobiliser

C’est pour cela que d’autres interventions, de type préventif, sont nécessaires, dans l’immédiat et à tous les niveaux. Notamment, avec des aides publiques aux populations les plus touchées, des exonérations fiscales, des guichets de signalement d’usure, des dispositifs d’accès au crédit simplifiés, etc.

De manière complémentaire, la mobilisation citoyenne est indispensable pour lutter contre l’ancrage territorial des réseaux criminels. Les exemples sont nombreux : en Italie, l’association Libera a mis en place une permanence téléphonique pour signaler les infiltrations criminelles et les prêts à usure et pour accompagner les demandes d’accès aux aides publiques.

Une membre du « Rame Venise », association dédiée à l’héritage de la pratique fluviale sur le canal livre des denrées alimentaires à des familles dans le besoin, le 18 avril.
Andrea Pattaro/AFP

À Naples, des paniers solidaires sont accrochés aux balcons afin de permettre à chacun de donner ou de prendre librement des aliments.

Dans les quartiers nord de Marseille ou en banlieue parisienne, les associations de quartier distribuent des tablettes pour les élèves confinés ou produisent de masques.

Au-delà de l’aide matérielle, il s’agit en effet de rester présent dans ces territoires, pour limiter les risques d’infiltration et de recrutement, mais aussi pour éviter une légitimation des réseaux criminels, de crainte d’avoir à en subir les répercussions après le confinement.



Elisabetta Bucolo, Maîtresse de Conférences en Sociologie et membre du Lise-Cnrs, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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